PARUTION DANS LA REVUE DU TARN (1969)

« EN SOUVENIR DE Jean de TRIGON » par Paul de Trigon (suite)

« Les derniers échos de la musique s’étant dissous dans le souffle de l’autan, alors que, seuls, la tente du café Hubert et le tourbillon des confetti sur la place des hôtels marquaient encore, avec l’estrade des musiciens, la réalité de ce qui appartenait déjà au souvenir, Jean de Trigon concentrait sa nostalgie en ces quelques lignes :

Le soir est venu et je vais te quitter
La campagne est belle comme un songe.
Arfons est devenu pour moi, ce cher village
Et lorsque je le quitte à l’automne naissant
C’est un cœur mutilé qui s’en va en voyage
Car j’y laisse un lambeau de ce cœur, en partant.

Avant d’aller dire au revoir à ses chers amis, il montait parfois à Lampy se recueillir près du lac. Seul, en cette fin de vacances où la nature prend déjà sa parure rousse et or, reflétée dans l’eau sans rides du bassin déserté…

Voici encore un été de passé. Avec ses joies et ses rencontres qui enrichissent parfois de sentiments nouveaux, mais qui laisse aussi le cœur en peine, car partir n’est-ce pas mourir un peu ?

Il est vrai que toute âme romantique est triste au fond d’elle-même, et de retour dans notre maison, il philosophait dans la pénombre, comme le prouvent ces quelques lignes :

Le front entre les mains, j’entendais la pendule
Égrener par morceaux des instants sans couleur.
Il semblait, tant la nuit recelait de silence,
Que la vie devait être à jamais arrêtée.
…Je croyais percevoir le grand éclat de rire
Des astres qui nous voient toujours nous succéder…

Il aimait évoquer avec moi ses souvenirs de l’été que nous passions ensemble dans ce même pays. Il pensait alors aux nouvelles vacances arfontaises, anticipant parfois sur le mystère de l’inconnu. Mais, contrairement à ce qui aurait dû normalement se produire, les premiers jours des nouvelles vacances le plongeaient dans une indéfinissable tristesse, car le cadre lui rappelait trop l’enfant qu’il fut et qu’il ne retrouvait plus dans ce décor inchangé, au milieu des meubles orphelins d’une présence chère et comme attachée à son époque, à son style, sa grand-mère, Marie de Belot.

Il retrouvait aussi les vestiges de cette enfance d’or où son imagination s’était donnée libre cours. La balançoire sous la tonnelle garnie de vigne-vierge, le cheval mécanique relégué au bûcher, les livres, les bibelots ayant appartenu à ses grands-parents, le fauteuil près de la baie de la salle à manger où sa grand-mère se tenait le plus souvent, alors qu’il écoutait son aïeule lui conter ses souvenirs qui l’enchantaient.

Cet enfant, il l’a pleuré, comme s’il avait perdu un très jeune frère. Je ne sais ce qu’est devenu un charmant poème intitulé « Requiem pour l’enfant que je fus », mais j’ai conservé les quelques lignes qui suivent.

Elles s’adressent à l’enfant, à l’adolescent qu’il a été, et ces états d’âme rencontrent l’homme qu’il est devenu, dans le jardin de son enfance, toujours inchangé :

Pauvre ami, en ton âme ils se sont rencontrés
Les êtres que tu fus au long des jours qui tombent.
Ils sont comme des morts qui n’auraient pas de tombes
Et ton jardin semblable au jardin du passé… »

… à suivre…

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